Il fut un blanc navire, Tchinguiz Aïtmatov


« D’abord, on lui avait acheté un cartable. Un cartable en simili noir avec un fermoir à ressort en métal brillant que l’on faisait passer sous un étrier. Et une jolie poche extérieure pour les petits objets. Bref, un extraordinaire cartable tout à fait ordinaire. À bien réfléchir c’est par là que tout a commencé ».


En lisant attentivement cet extrait vous pouvez déjà vous faire une idée de ce qu’est « Il fut un blanc navire ». Les descriptions accordent un soin tout particulier aux détails et la brièveté des phrases permet un enchaînement aussi fluide qu’avec un discours parlé. Puis survient une rupture avec une drôle d’expression : « un extraordinaire cartable tout à fait ordinaire», Aïtmatov annonce ici l’entrelacement de l’imaginaire, trouver un caractère extraordinaire à un cartable, avec le terre-à-terre rationnel : le trouver tout à fait ordinaire. Alors, plongez récupérer votre âme d’enfant et préparez-vous à vous noyer dans vos propres larmes pour cette poignante histoire.



Poésie et imaginaire.


Il fut un blanc navire est un roman de Tchinguiz Aïtmatov, où l’on nous raconte l’histoire du seul enfant du village. Un petit garçon qui joue en imaginant les rochers près du cours d’eau comme des animaux et prête à chacune des plantes une personnalité différente, « les liserons des champs étaient les fleurs les plus intelligentes et les plus gaies. Ce sont elles qui accueillent le mieux le soleil du matin. Les autres herbes ne comprennent rien, le matin, le soir, tout ça, ça leur est égal », vous l’aurez compris, notre héros nous emmène dans le monde de l’imaginaire. Aïtmatov réussit le tour de force d’utiliser un écrit capable de communiquer la fertilité créative des enfants et de rappeler leur manière de s’exprimer tout en conservant une très grande fluidité pour le récit.


Mais notre héros n’est pas le seul personnage principal, ainsi à plusieurs reprises nous prenons le point de vue du Grand Père, Mômoun. Et cette histoire rend au mieux toute la poésie qui puisse exister entre un grand-père et son petit-enfant. Mômoun est un homme exemplaire qui s’échine au travail, toujours prêt à aider son prochain mais encore bien davantage pour son petit-fils. Une relation de totale confiance existe entre eux, le lien est renforcé par le fait que Mômoun est bien la seule personne qui soutienne notre héros, solitaire et ne s’évadant que par ses rêves et divers songes.



Rationalité et absurdité.


Attardons-nous ensuite sur les personnages secondaires, ils apportent tous un contraste avec nos deux protagonistes. Cela vient peut-être du fait que nous ayons la vision de l’enfant (encore que, pas toujours) mais les autres adultes semblent toujours briser les fabulations du jeune enfant. Le personnage d’Orozkoul est clairement montré comme l’antagoniste du roman car c’est lui qui s’oppose le plus aux rêves et mène la vie dure à l’admirable grand-père. Si vous vous plongez dans le roman, et tout est fait pour, vous détesterez rapidement ce personnage. Cependant, l’auteur prend le temps de nous révéler quelques-unes des souffrances qui habitent Orozkoul et durant quelques pages il est présenté comme un personnage hanté de regrets dévastateurs. Mais le but n’est pas d’attirer l’empathie vers ce personnage, puisqu’il s’évertue à toujours prendre les mauvaises décisions et même s’il est malheureux, le personnage reste profondément égoïste.


L’histoire traite d’une période où les premiers agriculteurs viennent de partir pour la ville, synonyme d’enrichissement et de vie meilleure, laissant les paysans à leur dur labeur et à leurs traditions. Pendant ce voyage littéraire on ne croise pas de citadins mais la vie urbaine est critiquée au fil des pages, notamment pour briser ses illusions de promesse de vie facile et surtout pour le message que souhaite véhiculer le roman. On voit très bien par les différences entre Orozkoul et le jeune enfant que l’auteur veut montrer l’importance de préférer les rêves, l’imagination et le respect de la nature et des traditions au pillage des ressources et à la volonté de s’enrichir. Le message paraît banal mais il est habilement transcrit car il se présente sous plusieurs formes : par Orozkoul pour qui « Ça, à la ville, la vie, c’est quelque chose ! », par Mômoun qui souffre de devoir sacrifier du temps avec son petit-fils et parfois manquer de respect à ses croyances, pour continuer à travailler parce que Grand-mère lui rappelle que « Un homme à qui l’on retire sa paye n’est plus un homme. Il n’est plus personne », ou encore par notre héros qui trouve sa joie dans les instants où il laisse libre cours à sa fantaisie.


Une fin bouleversante.


Un dernier point qui mérite toute notre attention est la fin de ce roman. Dans ses dernières pages le roman se révèle très surprenant, et sa lecture fait l’effet d’une claque. Il se sert habilement de ce qu’il a construit durant son récit, toute cette opposition entre rêves et cruauté froide de la réalité, pour prendre parti et définir le message qu’il souhaite transmettre.


Je n’en dévoile pas davantage quant à la fin du livre pour que vous en profitiez pleinement. Mais notons que cette histoire conserve jusqu’au bout sa poésie si caractéristique et ayant invité le lecteur dans son monde, elle l’en libère en lui laissant simplement un lot de questions auxquelles il devra répondre seul.


Il fut un blanc navire est un court roman dont la grande force est sa capacité à plonger le lecteur dans son monde, grâce à ses puissants personnages principaux et à la plume poétique de l’auteur. La beauté de l’écriture sur l’imaginaire et la fin qui ne laissera personne indifférent m’obligent à vous inviter à découvrir cette histoire.




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