12 Angry Men, quand le confinement crève l’écran

Par Lucas Lemarchand



Douze Hommes en colère (12 Angry Men en version originale) est le premier film du réalisateur américain Sidney Lumet. Sorti en 1957, il nous plonge au cœur d’un jury populaire de 12 hommes devant délibérer sur le sort d'un garçon de 18 ans issu d’un quartier pauvre et accusé de parricide. En fonction de leur verdict, le jeune homme peut être condamné à mort ou acquitté. C’est un exemple des plus aboutis du huis clos, c’est-à-dire un film où l’action se déroule dans un lieu unique que ne quittent pas les personnages. Le film, désormais entré dans le domaine public, est facilement trouvable sur Internet (notamment ici en version originale où des sous-titres peuvent être ajoutés : https://fsharetv.co/movie/12-angry-men-episode-1-tt0050083).


Le film débute alors qu’un procès touche à sa fin. Un jury de douze hommes écoute attentivement le discours du juge, qui apparaît lassé de répéter ces consignes à chaque procès. En effet, comme la loi le veut aux États-Unis, le jury va devoir statuer sur le sort de l’accusé. Les règles leur sont clairement expliquées : chacun va devoir donner son avis, et le jugement devra être absolument unanime pour être validé. Si l’accusé est déclaré coupable par les douze hommes, il ira droit à la chaise électrique. Le jury se retire alors, et chaque juré regarde une dernière fois l’accusé, d’un simple coup d’œil, signe d’un manque d’attention criant. Un gros plan est ensuite réalisé sur le visage marqué de l’accusé -c’est d’ailleurs la seule fois que le spectateur aura l’occasion de le voir. Le jury est à partir de ce moment-là, isolé dans une petite pièce exiguë. Très vite, un premier vote est mis en place pour savoir qui pense quoi. Tous votent coupable, sauf un, le juré numéro huit, joué par Henry Fonda. Il déclare avoir un « doute légitime », sans vraiment pouvoir mettre le doigt sur l’objet de ce doute. Il est à noter qu’avoir un « doute légitime » est très différent que de le penser innocent, c’est important pour la suite du film. Il estime que la vie d’un adolescent ne peut être écourtée par un vote expéditif et qu’il faut discuter du procès avant pour être bien sûr du verdict. Commence alors une reprise en détail des faits et des témoignages du procès, qui va faire de l’affaire un véritable casse-tête pour le jury. Aucun élément n’est oublié, de la vue du meurtre par la voisine à l’arme du crime, un couteau à cran d’arrêt, en passant par le témoignage du vieillard habitant l’appartement d’en-dessous.


Le spectateur ne quitte pas la salle de délibération en compagnie du jury jusqu’aux toutes dernières minutes du film. Une intrigue qui respecte donc la règle des trois unités propre au théâtre : unité d’action, de temps et de lieu. Et pour cause, 12 Hommes en colère est à l’origine une pièce de théâtre, écrite en 1954 par Reginald Rose, qui est aussi le scénariste du film. L’unité d’action permet d’ailleurs à Reginald Rose de bien travailler le développement des personnages. À première vue, les membres du jury se ressemblent tous: 12 hommes -on notera l’absence de femmes qui témoigne du contexte sociétal américain de l’époque- blancs, de classe moyenne. L’analyse des différents éléments de l’affaire poussent les jurés à se dévoiler à travers leurs méthodes de réflexion, le niveau de langage qu’ils utilisent, la façon d’être -de boire de l’eau notamment, et les anecdotes personnelles. Le peu de confort qu’offre cette salle de délibération exiguë et sans ventilation les pousse à se dévêtir, ce qui fait également entrevoir des différences physiologiques et vestimentaires entre les protagonistes. Lumet nous présente alors un éventail très riche et varié de profils -bien que certains soient un chouïa caricaturaux, tels que le vieux sage, le courtier bourgeois et conservateur, le réactionnaire costaud, le chétif qui devient une tête de turc pour certains jurés, ou encore le représentant de commerce qui ne montre pas le moindre intérêt pour le procès. 12 hommes qui ne sont pas issus du même milieu socio-culturel enfermés dans une même pièce, cela fait forcément un cocktail explosif ! Le développement de ces personnages est bien jaugé car la découverte progressive de leurs traits de caractère et de leurs milieux socio-culturels n’empiète pas sur l’intrigue mais est au contraire pensée pour elle et sa bonne compréhension. Par exemple, on ne connaît pas le nom des différents jurés, qui sont nommés par des numéros de 1 à 12.



Au-delà du scénario parfaitement ficelé, le souci du détail de Lumet apparaît dans le traitement de l’histoire d’un point de vue plus cinématographique. 12 hommes en colère parvient à tenir en haleine le spectateur grâce à l’utilisation de procédés caractéristiques du 7ème art. Plus qu’une simple pièce de théâtre filmée, c’est un film très bien réalisé, haletant, avec des retournements de situations, du suspense, très psychologique, qui reprend ainsi tous les codes du genre thriller (il y a même de l’action à certains moments, si si je vous assure!). Les dialogues, déjà très travaillés, sont rendus plus vivant et intenses par des plans variés malgré l’unité de lieu : plan large sur la salle avec l’ensemble du jury lors de son installation comme pour immerger le spectateur, aller-retour entre les deux visages qui se parlent pour accentuer la tension et mettre en avant des regards intenses, plans larges presque figés qui ressemblent à des tableaux, caméra en face d’un juré comme si ce dernier parlait au spectateur qui devient alors lui-même juré… La mise en scène exploite parfaitement l’espace clos, à la fois sur un plan vertical – les jurés n’arrêtent pas de se lever et de se rassoir, et horizontal -le potentiel de la pièce pourtant étroite est maximisé grâce aux déplacements latéraux des protagonistes qui ne restent pas à leur place et aux aménagements dans la salle, notamment pour reconstituer des situations dans l’affaire.


Au niveau du rythme, le film – qui dure 1h36, est très agréable à suivre car les débats entre les jurés sont interrompus par des pauses initiées par le juré n°1, chef du jury. Elles permettent aux jurés comme au spectateur de respirer quelques minutes, ce qui est compréhensible au vu de l’intensité des débats et la réflexion qu’ils nécessitent. Le spectateur doit en effet reconstituer une affaire alors qu’il n’a pas vu le procès tandis que les jurés parlent en connaissance de cause. Ces pauses amènent les personnages à aborder des sujets plus légers comme de petites anecdotes sur leur vie. Cela crée aussi du mouvement dans la pièce. Les jurés vont souvent à la fenêtre regarder la vue. Il y a également des pauses dans la trame générale qui apportent du mouvement vers l’extérieur de la pièce. Les jurés peuvent en effet aller aux toilettes qui est une pièce dans la pièce ; une mise en abyme qui permet d’insérer des conversations plus privées entre jurés et les dévoiler ainsi un peu plus au spectateur tout en donnant une nouvelle dimension au huis clos. Le gardien peut être appelé par le juré n°1 pour amener des pièces du dossier. Les votes réguliers pour savoir qui vote « coupable » ou « non coupable » permettent d’être parfaitement à jour sur les avancées des débats. Les changements de rythmes sont également présents au sein des dialogues avec une importance accordée aux pauses dans l’interaction verbale, utilisées pour rajouter de la tension et du suspens, ou pour souligner une contradiction dans le discours d’un juré entendue par les autres. « C’est un vieillard. Il était perdu. Comment peut-il être sûr de quoi que ce soit ? », dit le jury n°3 à propos d’un témoin du crime alors qu’il disait avant que les témoins prêtent serment et qu’ils ne peuvent donc pas dire de choses fausses. D’autres péripéties plus brutales telles que des disputes qui deviennent personnelles et frôlent le combat physique intensifient le rythme.

La lumière joue également un rôle primordial dans l’installation et l’intensification de la tension tout au long du film. En effet, le film étant en noir et blanc, c’est un élément essentiel sur lequel il faut jouer pour créer des contrastes. Lumet le fait à merveille. La délibération commence en milieu d’après-midi lors de la journée la plus chaude de l’année à New York. La salle est alors assez éclairée. Plus on avance, plus la pièce s’assombrit et la chaleur se fait ressentir. Les jurés enlèvent tous leur veste de costume -sauf le courtier bourgeois, transpirent petit à petit à grosse gouttes, ce que l’on peut voir sur leurs visages lors de gros plans, sur leurs vêtements et dans leur façon d’être. L’assombrissement de la pièce reflète la persistance des débats tout comme la transpiration dégoulinante qui rajoute une couche supplémentaire de tension dans la pièce. Un orage éclate au bout d’une heure environ et accompagne la discorde des jurés.


Cette tension est aussi présente grâce à un jeu d’acteur irréprochable de la part des douze protagonistes. Henry Fonda excelle de justesse dans un rôle qui lui va comme un gant ; son personnage sait parfaitement doser entre force de persuasion en jouant sur les sentiments des autres jurés et capacité à convaincre en avançant des arguments tout à fait rationnels. Les autres acteurs n’ont pas eu d’aussi grandes carrières que lui par la suite mais sont également très bons et très complémentaires.


12 Angry Men est un film techniquement irréprochable et bouleversant qui mérite amplement son statut de classique du cinéma selon moi. Bien plus qu’un exercice de style -entre autres ici le huis clos, il nous plonge dans une affaire passionnante au cœur d’un groupe d’hommes qui vont voir leurs certitudes s’envoler. Ce film à la morale sartrienne (on n’est rien d’autre que ce que l’on fait, on se définit à travers nos actes uniquement), est aussi un bel aperçu du fonctionnement du système judicaire américain, où l’on voit que la frontière entre les convictions personnelles accompagnées de leur rhétorique et l’objectivité pose problème. Lumet traite de sujets toujours d’actualité soixante-trois ans après tels que la discrimination dans le cadre judiciaire, et, de façon plus générale, l’importance du fact-checking, du croisement et l’analyse des sources. Comme le dit Henry Fonda dans le film, "prejudice always obscures the truth” (« les préjugés masquent toujours la vérité »).


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